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Pour éviter le drame d’un nouveau « Joola », la « nouvelle » chaloupe de Gorée d’un coût de 1,3 milliard mis à l’arrêt

Au mois d’avril dernier, votre quotidien Yoor-Yoor Bi révélait la supercherie derrière l’acquisition de la chaloupe Boubacar Joseph Ndiaye. Désormais, c’est un rapport de la visite technique de la Division Technique et Nautique réalisé du 09 au 16 février 2024 qui dévoile toute la dangerosité, la vétusté du navire et les graves risques qu’encourent ses passagers. En effet, dans le rapport, les experts notent « un débarquement impossible à Gorée suivant le marnage et la houle, une faible capacité en gasoil intervalles de soutage trop courts (4 à 6 jours au plus), des risques de casse de pâles d’hélices/safran, une perturbation des équipements électroniques et un risque d’échouage à Gorée ». Bref, la vie des passagers de la chaloupe Boubacar Joseph Ndiaye en grand danger.

Par ABLAYE DIALLO

Présentée comme toute neuve, à la télévision nationale, lors de son débarquement au Port autonome de Dakar, la chaloupe Boubacar Joseph Ndiaye est à l’arrêt. Faut-il rappeler qu’en raison de pannes récurrentes des bateaux Coumba Castel acquise en 1999, Beer acquis en 2006, le Directeur général du PAD de l’époque Mountaga Sy avait permis aux portuaires d’acquérir une nouvelle chaloupe le 25 janvier 2024 dénommée Boubacar Joseph Ndiaye en hommage à l’ancien conservateur de la Maison des esclaves de l’île. D’une longueur de 36 mètres, avec une capacité de plus de 350 places assises dont 86 sièges VIP, on avait cru dans un premier temps qu’il s’agissait d’un navire tout neuf pour faciliter le transport des Goréens et des touristes. Le maitre du Port avec une longue expérience a été écarté lors de l’achat de cette chaloupe. Certains cadres de la boite avaient fini par confier qu’il s’agissait « d’un vieux bateau conçu par l’entreprise EFANE pour naviguer sur les eaux du Bosphore en Turquie ». Un rapport de la visite technique de la Division Technique et Nautique réalisé du 09 au 16 février 2024 confirme le grand danger que représente la chaloupe Boubacar Joseph Ndiaye pour ses passagers. Sur la fiche de visite pour aptitude du navire à passagers sur la ligne Dakar-Gorée, on constate que le bateau ne dispose pas de tous les documents et instruments nautiques à savoir le Certificat de Gestion de la Sécurité, le Certificat d’Effectif Minimum de Sécurité, la Fiche Synoptique Continue, le Certificat de Sécurité Équipement, le Certificat de Sécurité Radio, l’Attestation d’assurance et les Corps assurés. L’ANAM n’avait pas encore délivré les Certificats.

« Le système d’assèchement des cales dispose système vétuste non règlementaire »

Dans ce rapport technique, on note également un défaut de lignage perceptible en salle des machines et provocant vibrations. Pire encore, l’état de fonctionnement du système de gouvernail est « mauvais » avec une fuite d’eau de mer par mèche de gouvernail. Les experts découvrent aussi un « rafistolage d’indicateurs d’angle par électrodes scotches et le système d’assèchement des cales disposant d’un système vétuste non règlementaire ». Ils dévoilent également « une absence de clapets de pieds d’assèchement, fuites de gaz d’échappement sous l’isolation du moteur bâbord, une absence de silencieux d’échappement et filtration des rejets de gaz extérieurs, un état du système de ventilation de la salle des machines jugé moyen, une position des évents d’aspiration naturelle non accessible et un dysfonctionnement d’un ventilo machine ». Dans la rubrique « Observation et Risque », on note «une construction sans contre-expertise, un risque de dégradation du suivi technique réglementaire, un retard dans le dépannage voire indisponibilité, allongement durée d’em-débarquement, un débarquement impossible à Gorée suivant le marnage et la houle, une faible capacité en gasoil intervalles de soutage trop courts (4 à 6 jours au plus), des risques de casse de pâles d’hélices/safran, une perturbation des équipements électroniques, un risque d’échouage à Gorée, des dépannages et un réhabilitation difficiles ou impossibles, une exploitation hasardeuse, un défaut de visibilité nocturne à quai ».

Le rapport explosif ne s’arrête pas là. En effet, la Division Technique et Nautique rapporte que « le test éclairage passerelle et pont est moyen avec plusieurs ampoules non fonctionnelles ». Dans la rubrique Remarque ou Réserve, les experts décèlent  « une absence de classe statutaire (suivi construction et maintien standard) », « une absence de pièces de rechange suffisantes (moteur, groupe électrogène, électriques, inverseurs, aph, …), « une largeur des portes d’accès », « une absence de portes d’accès central et d’espace-bagages », « une difficulté dans l’exploitation sur Gorée », « une absence de talon de gouvernail et de cage d’hélice et de défenses en caoutchouc néoprène sur les côtes », « des chocs d’accostage et dégradation structurelles/ esthétique », « un fort tirant d’eau avant du navire », « une insuffisance plans (pose des anodes de zinc, ligne d’arbre, gouvernail, schéma de câblage tableau de bord, clim, tv, coffrets électriques, hydraulique, refroidissement …) », « des plans non mis à jour (pavois, ouvertures, détails pont, aménagement locaux de vie) », « une absence de projecteurs aux portes d’accès latéral » entre autres manquements graves.

 

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Gestion des chaloupes Coumba Castel, Beer et Joseph Ndiaye 

El Hadji Malick Diop, ancien responsable de l’exploitation et de la sécurité, donne des pistes de solutions

« La nouvelle chaloupe Boubacar Joseph Ndiaye, en vérité, est un vieux navire de 15 ans d’existence. Elle n’est pas conçue pour la navigation maritime mais plutôt pour la navigation fluviale. Les gens ont peur d’exploiter ce navire sur la liaison Dakar-Gorée parce qu’il y a beaucoup de risques. Le Bureau Veritas ne va jamais donner son accord pour l’exploitation. L’inspection maritime ANAM, qui au départ avait avalisé l’achat de ce navire après l’avoir visité en Turquie, dégage actuellement ses responsabilités. À l’heure actuelle, cette chaloupe inexploitable est immobilisée à l’embarcadère alors qu’il a coûté 1,3 milliards FCFA. Je veux faire une proposition pour rendre cette chaloupe rentable. On a déjà acheté la chaloupe. Donc, le vin est tiré et il faut le boire. Cette chaloupe peut être utilisée pour la navigation de plaisance sur le fleuve Sénégal. Elle est adaptée pour la navigation fluviale. La chaloupe peut être affectée à la mairie de Saint-Louis. On peut en refaire le bateau-restaurant qu’elle était pour des virées sur le fleuve Sénégal. Cela pourrait attirer beaucoup de touristes », a confié l’ancien patron de la liaison Dakar-Gorée.

« Si Coumba Castel tombe en panne, Gorée sera coupée du reste du Sénégal »

L’ancien technicien en chef de la liaison Dakar-Gorée demande aux nouvelles autorités d’agir avant que Coumba Castel, le seul navire fonctionnel, ne tombe en panne : « Actuellement, il y a qu’une seule chaloupe qui marche, c’est Coumba Castel. Elle est surexploitée en ce moment. J’ai peur car si cette chaloupe tombe en panne, Gorée sera coupée du reste du Sénégal. En tant qu’ancien responsable de l’exploitation et de la sécurité et en tant que ex-chef mécanicien de la liaison Dakar-Gorée, j’exhorte les nouvelles autorités à lancer un appel d’offres pour l’acquisition d’une nouvelle chaloupe. Entre le cahier de charges, la commande et la confection, cela peut prendre un an au moins. Il y a des chaloupes disponibles mais elles ne sont pas neuves. Pour avoir une chaloupe neuve pour la navigation Dakar-Gorée, il y a des conditions à remplir. Parce que l’entreprise qui gagnera le marché devra venir sur place, mesurer le quai, les portes adaptées aux marées basse et haute. Ce que je préconise en attendant que la puissance publique acquiert une chaloupe neuve pour la liaison maritime Dakar-Gorée, elle doit acheter deux moteurs neufs et des projecteurs neufs pour Coumba Castel. Ces moteurs pourront tenir entre deux et trois ans en attendant que la nouvelle chaloupe arrive ». L’ancien responsable de l’exploitation et de la sécurité de la liaison Dakar-Gorée recommande à l’Etat du Sénégal d’acquérir de nouveaux moteurs pour permettre Coumba Castel et le navire Beer de fonctionner concomitamment : « J’ai eu à lire le chargé de communication du Port qui disait qu’une chaloupe neuve vaut entre 12 et 15 milliards FCFA. Avec 15 milliards FCFA, on peut avoir 4 chaloupes toute neuves de dernière génération. De la conception à la réalisation de Coumba Castel, j’y ai assisté. On a acheté la chaloupe à 900 millions FCFA. Après mon départ, le Port a acheté la chaloupe Beer sans appel d’offres. C’était une copie de Coumba Castel. La chaloupe a coûté 1,4 milliards FCFA. Je connais comment cela se passe sur les chantiers navals. Les techniciens sont en train de réparer la chaloupe Beer. Ils changent certaines pièces pour la remettre en exploitation. Mais, j’aurais suggéré qu’on achète deux moteurs neufs et des projecteurs. Ainsi, Coumba Castel et Beer pourront alors naviguer deux ans en attendant la nouvelle chaloupe. La chaloupe Beer est à l’arrêt depuis le 24 janvier 2024. Les moteurs de chaque chaloupe sont à 100 millions FCFA. Donc avec 200 millions, on peut changer les 4 moteurs des deux navires. Le Port a largement les moyens pour cela ».

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