Discours Ousmane SONKO Conférence Pascal Boniface
Salutations protocolaires
Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi, avant toute chose, d’adresser mes sincères remerciements au président du comité d’organisation, Dame Mbodj, pour la qualité du travail accompli. Organiser une conférence de cette envergure, autour d’enjeux aussi structurants pour notre continent, demande à la fois rigueur, engagement et sens de la responsabilité collective. Je tiens à saluer cet effort qui rend possible notre rencontre aujourd’hui.
Je voudrais également exprimer toute ma reconnaissance à monsieur Pascal Boniface, qui nous fait l’honneur d’animer cette conférence. Par la rigueur de ses analyses et la clarté de ses prises de position sur les transformations du système international, il contribue à éclairer les débats contemporains. Sa présence parmi nous, ici à Dakar, donne une portée particulière à nos échanges et enrichit notre réflexion sur les enjeux du monde multipolaire.
Mesdames, Messieurs,
Cette conférence, intitulée « autonomie, patrimoine et monde multipolaire :l’Afrique à la conquête de sa souveraineté », nous invite à réfléchir ensemble sur la manière dont notre continent peut transformer son héritage en puissance d’avenir.
Il est des mots qui circulent avec une telle facilité qu’ils finissent par perdre leur poids. Autonomie. Patriotisme. Souveraineté. Ils sont devenus familiers, presque confortables. Et pourtant, dès que l’on tente de les prendre au sérieux, ils se dérobent, ils résistent, ils obligent.
Car enfin, de quoi parlons-nous lorsque nous parlons de souveraineté africaine ? Parlons-nous d’un héritage, ou d’un chantier ? D’un acquis, ou d’un manque ?
Mais avant même de répondre à cette question, encore faut-il s’entendre sur ce que nous appelons l’Afrique.
Car parler de l’Afrique n’est jamais un propos neutre.
L’Afrique n’est pas seulement un continent. Elle n’est pas seulement une mosaïque d’États, de peuples, de langues, de cultures, ni même une variation infinie de nuances dans la couleur de la peau de ses habitants.
Elle est aussi et peut-être surtout, une position dans le monde. Une position façonnée par l’histoire.
Ce qui unit l’Afrique n’est pas seulement une essence. C’est une trajectoire. Une expérience partagée, faite de grandeur, de ruptures et de dépossession.
L’Égypte antique, la Nubie, l’empire du Monomotapa… Ce ne sont pas des mythes. Ce sont des réalités historiques de puissance, de science et d’organisation. Et plus près de nous, pensez à Kankan Moussa, l’empereur du Mali, dont la richesse et le rayonnement ont marqué le monde méditerranéen. Ou à Bacary II, ce souverain malien qui, bien avant les Européens, a traversé l’Atlantique.
Mais notre patrimoine ne se limite pas à ces grandes civilisations. Il inclut aussi nos langues ; nos savoirs endogènes ; nos arts et nos cultures vivantes ; qui doivent être valorisés comme leviers de souveraineté intellectuelle et économique.
Ce rappel n’est pas un détour par le passé. Il permet de comprendre une rupture. Car entre ces expériences de puissance et nos réalités contemporaines, un basculement historique s’est opéré.
La traite transatlantique a arraché des millions d’hommes et de femmes au continent, désorganisé des sociétés entières et fragilisé des dynamiques économiques et politiques en construction. La colonisation, ensuite, n’a pas seulement imposé une domination politique. Elle a restructuré les territoires, orienté les économies vers l’extérieur et inscrit durablement l’Afrique dans une position subordonnée dans le système mondial.
C’est cette trajectoire, faite à la fois de puissance et de dépossession, qui éclaire notre situation actuelle.
Les pays africains sont aujourd’hui indépendants. Ils ont leurs drapeaux, leurs hymnes, leurs constitutions. Ils siègent dans les organisations internationales. Ils signent des accords. Ils votent. Mais décident-ils toujours ?
Cette question n’est pas provocatrice. Elle est nécessaire.
Comme le rappelait Kwame Nkrumah, l’indépendance politique sans indépendance économique n’est qu’une illusion. Ce que nous avons conquis au XXᵉ siècle, nous ne l’avons pas encore entièrement transformé au XXIᵉ. Et c’est là le cœur du paradoxe africain : une souveraineté proclamée, mais inachevée.
Regardons les faits. Nos économies restent largement extraverties. Nous exportons des matières premières, nous importons des produits transformés. Nos monnaies, pour certaines, demeurent liées à des architectures héritées de la colonisation. Nos budgets publics sont contraints par la dette, nos politiques économiques encadrées par des conditionnalités, nos marges de manœuvre souvent étroites.
La souveraineté, dans ces conditions, devient une forme juridique sans épaisseur matérielle. Un mot sans pouvoir.
Mais s’arrêter à ce constat serait insuffisant. Car la souveraineté n’est pas seulement une affaire de structures. Elle est aussi une affaire de volonté. Et c’est ici qu’intervient le patriotisme.
Le patriotisme, aujourd’hui, est souvent mal compris. Soit, il est réduit à une posture émotionnelle, à des déclarations enflammées sans lendemain. Soit, il est instrumentalisé, vidé de sa substance, transformé en rhétorique de légitimation.
Or, le patriotisme véritable est tout autre chose. C’est une discipline. Une exigence. Une capacité collective à accepter des choix difficiles au nom d’un projet commun.
Comme l’avait pressenti Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, le danger des indépendances africaines n’était pas seulement la domination extérieure, mais aussi la reproduction interne des logiques de dépendance. Lorsque les élites se substituent au peuple sans transformer les structures, lorsque l’État devient un instrument d’accumulation plutôt qu’un levier d’émancipation, alors le patriotisme devient un mot creux.
Il nous faut donc réhabiliter un patriotisme exigeant. Un patriotisme qui ne se contente pas de célébrer la nation, mais qui travaille à la construire. Un patriotisme qui relie les élites au peuple, non par le discours, mais par la responsabilité.
Car il n’y aura pas de souveraineté sans base sociale. Il n’y aura pas de souveraineté sans adhésion populaire. Il n’y aura pas de souveraineté sans ce que l’on pourrait appeler une morale politique du collectif.
Lorsque les élites se substituent au peuple sans transformer les structures, lorsque l’État devient un instrument d’accumulation plutôt qu’un levier d’émancipation, alors le patriotisme devient un mot creux. C’est pourquoi la transparence, la responsabilité et l’exemplarité des élites doivent être au cœur de notre projet de souveraineté. Sans une gouvernance crédible, aucun patriotisme ne peut durer.
Mais cette réflexion ne peut se faire en dehors du monde. Et le monde, justement, change.
Nous assistons aujourd’hui à une transformation profonde de l’ordre international. Dans ce monde multipolaire , l’Afrique doit privilégier les coopérations Sud-sud, diversifier ses partenariats et créer des alliances stratégiques qui renforcent son autonomie , plutôt que de délacer ses dépendances. L’unipolarité issue de la fin de la guerre froide s’effrite. De nouvelles puissances émergent, redéfinissent les équilibres, recomposent les alliances. Ce que l’on appelle le monde multipolaire est en train de devenir une réalité.
Faut-il s’en réjouir ? Faut-il s’en méfier ? La réponse est simple : les deux.
Car un monde multipolaire ouvre des espaces. Il permet de diversifier les partenariats, de négocier autrement, de desserrer certaines contraintes. Mais il ne garantit rien. Il ne produit pas automatiquement de la souveraineté.
Changer de partenaire sans changer de logique, c’est déplacer la dépendance, pas la dépasser.
L’histoire nous a appris que les rapports internationaux ne sont pas régis par la morale, mais par les intérêts. Et dans ce jeu, seules les entités capables de définir et de défendre leurs propres intérêts peuvent espérer exister pleinement.
La question n’est donc pas de savoir si le monde devient multipolaire. La question est de savoir si l’Afrique sera capable d’y être un acteur, et non un terrain.
C’est ici que se joue l’essentiel.
Car la souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit. Elle se finance. Elle s’organise. Elle se défend.
Construire la souveraineté, cela signifie d’abord produire. Produire ce que nous consommons, transformer ce que nous extrayons, maîtriser les chaînes de valeur. Il n’y a pas de souveraineté sans base productive.
Cela signifie ensuite financer. Réduire la dépendance aux financements extérieurs, mobiliser les ressources internes, reprendre le contrôle sur les choix budgétaires. Il n’y a pas de souveraineté sous tutelle financière.
Cela signifie également gouverner. Construire des États capables, des administrations efficaces, des institutions légitimes. La souveraineté ne peut pas reposer sur des structures faibles.
Mais cela signifie aussi penser.
Car l’une des formes les plus insidieuses de la dépendance est cognitive. Lorsque les catégories à partir desquelles nous analysons nos propres réalités sont produites ailleurs, lorsque nos politiques publiques sont conçues dans des cadres qui ne sont pas les nôtres, alors nous sommes dépendants sans même nous en rendre compte.
La souveraineté est aussi une bataille des idées.
Enfin, cela signifie s’unir.
Car aucun État africain, pris isolément, ne peut peser significativement dans le système international. L’intégration régionale n’est pas une option. Elle est une condition. Mais elle ne doit pas être une simple coordination. Elle doit être une mutualisation de puissance.
Pourtant, des initiatives comme la Zone de libre-échange continentale (ZLECAF), les startups technologiques émergentes ou les projets éducatifs panafricains montrent que nous avons déjà commencé à bâtir une souveraineté économique et cognitive. La ZLECAf peut être un levier historique d’intégration productive. Mais sans stratégie industrielle, sans politiques de transformation locale, elle risque de devenir un simple espace de circulation des marchandises, au bénéfice des acteurs les plus puissants, souvent extérieurs au continent. Elle ne doit pas être un marché ouvert, mais un outil de structuration économique africaine.
De la même manière, la CEDEAO doit être consolidée. Les tensions récentes avec les pays de l’Alliance des États du Sahel ne doivent pas conduire à une fragmentation durable de l’espace ouest-africain. Nous avons la responsabilité de reconstruire des passerelles, de recréer du dialogue, et d’inscrire ces divergences dans une perspective de recomposition politique plutôt que de rupture. L’avenir ne se construira pas dans la séparation, mais dans la capacité à articuler des visions différentes au sein d’un projet commun.
Enfin, cette souveraineté que nous appelons de nos vœux ne pourra exister sans intégrer pleinement la question de la jeunesse.
L’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Mais cette réalité est souvent mal interprétée.
Notre jeunesse, ainsi que notre diaspora, représentent une force stratégique. La diaspora africaine contribue déjà par ses transferts financiers, ses compétences et ses réseaux internationaux. Nous devons l’intégrer pleinement dans notre projet de souveraineté.
La jeunesse africaine n’est pas un problème à gérer. Elle est une force à organiser.
Partout sur le continent, nous voyons des jeunes créer, entreprendre, inventer, produire de la musique, de la culture, des solutions techniques, souvent dans des conditions difficiles. Ce dynamisme est réel.
Mais il reste insuffisamment structuré par nos économies et nos politiques publiques.
C’est là que se joue une part essentielle de la souveraineté.
Car une jeunesse laissée sans perspectives devient une fragilité.
Mais une jeunesse formée, intégrée et mobilisée devient une puissance.
Nous devons donc faire de cette jeunesse non pas une variable d’ajustement, mais un pilier stratégique.
Mesdames, Messieurs,
Au fond, la question qui nous est posée aujourd’hui est simple, mais elle est exigeante : voulons-nous réellement être souverains ?
Pas dans les discours. Dans les faits.
Sommes-nous prêts à en assumer le coût ? Car la souveraineté a un coût. Elle implique des choix difficiles, des renoncements, des conflits parfois.
Sommes-nous prêts à rompre avec certaines dépendances qui, bien que contraignantes, offrent des formes de confort immédiat ?
Sommes-nous prêts à construire sur le long terme, au-delà des cycles politiques, au-delà des urgences conjoncturelles ?
Car il n’y a pas de souveraineté sans durée.
Alors, permettez-moi de conclure par cette idée simple :
La souveraineté n’est pas un héritage à célébrer. Elle est un combat à organiser.
Ce combat doit s’appuyer sur quatre piliers : produire et transformer localement, financer par nos propres ressources, gouverner avec exemplarité, et mobiliser notre jeunesse et notre diaspora.
Et ce combat ne se gagnera ni dans les slogans, ni dans les incantations, mais dans la capacité à articuler autonomie, patriotisme et stratégie dans un monde en transformation.
C’est à cette tâche que nous sommes conviés.
Et, au fond, c’est à cette responsabilité que nous ne pouvons plus nous soustraire.
Ensemble, nous pouvons inscrire l’Afrique comme acteur majeur du monde multipolaire.
Je vous remercie.











