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L’AUDIENCE DE LA HONTE ET DE LA HAINE

 

18 SUPPORTERS SÉNÉGALAIS PRIS EN OTAGE

 

Quand la Justice marocaine se venge judiciairement de la victoire sénégalaise

 

Le verdict est tombé comme un couperet au Tribunal de première instance de Rabat : dix-huit supporters sénégalais, venus célébrer le football, ont été condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison ferme. Substituant la vengeance judiciaire à la défaite sportive, le royaume chérifien transforme un événement de fraternité en un théâtre de répression. Derrière les barreaux, c’est la dignité d’une nation et l’avenir de la diplomatie sportive africaine qui sont aujourd’hui séquestrés.

 

La Coupe d’Afrique des Nations 2026 ne sera pas consignée dans les annales du football pour la beauté de ses lucarnes ou la magie de ses dribbles. Elle restera, pour le Sénégal et pour l’Afrique, le point de bascule où le gazon vert s’est mué en un tribunal de l’arbitraire, et où le chant des supporters a été étouffé par le fracas des cellules de prison. Ce qui devait être l’apothéose de la fraternité entre nations s’est fracassé sur les murs du Tribunal de grande instance de Rabat. Le verdict est tombé comme un couperet, lourd, froid, implacable : dix-huit supporters sénégalais condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison ferme. Une sentence qui sonne comme une déclaration de guerre aux passions populaires et une insulte à la dignité d’un peuple.

Le jeudi 12 février 2026 restera une date sombre. Dans une salle d’audience où l’air était devenu irrespirable, le système judiciaire marocain a fait une démonstration de force plus que de droit. En suivant aveuglément les réquisitions d’un procureur du Roi manifestement en mission, le juge a balayé d’un revers de main les arguments d’une défense criant à la nullité des faits. Me Patrick Kabou et ses confrères ont eu beau dénoncer l’absence de preuves matérielles et la provocation évidente des services d’ordre, la messe était dite avant même le premier mot de l’audience.

La scène finale fut d’une cruauté absolue. À l’énoncé du verdict, l’émotion n’était plus contenue ; elle a explosé. Des colosses aux couleurs nationales se sont effondrés, brisés par l’absurdité. Des malaises, des larmes de rage, des cris de détresse ont déchiré le silence feutré du tribunal. Ces hommes, dont le seul crime est d’avoir aimé leur drapeau avec trop de ferveur, se sont retrouvés traités comme des criminels de droit commun, jetés en pâture à une justice qui semble avoir confondu « maintien de l’ordre » et « châtiment collectif ».

 

LE HOLD-UP ARBITRAL : LA MÈCHE DE L’EXPLOSION

Pour comprendre ce séisme judiciaire, il faut impérativement revenir au lieu du crime : la pelouse. Tout a commencé par un arbitrage que l’on qualifiera, par pudeur, de « surréaliste ». À quelques minutes du coup de sifflet final, alors que le Sénégal portait l’estocade, un but d’une pureté cristalline est annulé sans raison valable. Dans la foulée, comme par enchantement, un penalty est accordé au Maroc. Ce n’était plus du sport, c’était une mise à mort programmée.

C’est cette injustice flagrante, diffusée sous les yeux du monde entier, qui a mis le feu aux poudres. Les supporters n’ont pas déclenché de violence gratuite ; ils ont réagi à une agression morale. Mais au lieu d’une médiation, ils ont rencontré des stadiers et des forces de l’ordre dont la brutalité n’avait d’égale que leur rancune. Les chaises ont volé, les coups de matraque ont plu, non pas pour sécuriser, mais pour humilier. On a puni les Sénégalais d’avoir eu raison trop tôt, et de l’avoir dit trop fort.

 

LE PARADOXE DU FAIR-PLAY : DU TROPHÉE AU CACHOT

Le comble de l’ironie frise ici l’insupportable. Avant ces incidents provoqués par une gestion sécuritaire désastreuse, les supporters sénégalais étaient cités en exemple. Partout dans le royaume chérifien, on louait leur discipline, leur chorégraphie millimétrée, leur joie communicative. Le Sénégal était pressenti pour recevoir le prix du fair-play. Comment passe-t-on, en l’espace d’une soirée, du statut de « modèle de civisme » à celui de « détenu de droit commun » ?

Cette criminalisation de la passion est un signal dangereux envoyé à toute l’Afrique. Elle signifie que lors d’une CAN, le supporter étranger est une cible mouvante, un otage potentiel dès que le scénario du match déplaît à l’hôte. En condamnant ces dix-huit hommes, le Maroc n’a pas rendu la justice ; il a exercé un droit de représailles sur ceux qui ont osé contester l’indéfendable.

 

LE NAUFRAGE DE LA DIPLOMATIE SÉNÉGALAISE : LE SILENCE DES LIONS

Au-delà du scandale judiciaire, cette affaire met à nu une faillite diplomatique sénégalaise qui laisse un goût de cendre. Où était l’État ? Où était la voix du Sénégal ? Le Président Bassirou Diomaye Faye, malgré ses relations affichées avec le palais royal, est resté d’une discrétion qui confine à l’impuissance. On nous parle de canaux officiels, de notes verbales, de diplomatie de coulisses. Mais le résultat est là : dix-huit de nos concitoyens dorment dans les prisons marocaines.

Lorsqu’un État n’est plus capable de protéger ses ressortissants à l’étranger, de peser sur un arbitrage corrompu ou d’empêcher une condamnation inique, c’est sa propre crédibilité qui s’étiole. La diplomatie n’est pas seulement l’art des poignées de main lors des sommets internationaux ; c’est, avant tout, la capacité à dire « stop » quand l’honneur de ses citoyens est bafoué. Dans ce dossier, Dakar a brillé par sa timidité, laissant ses enfants seuls face à un rouleau compresseur judiciaire.

 

L’AFRIQUE FACE À SES DÉMONS : UN AVERTISSEMENT SANS FRAIS

Cette CAN 2026 est le miroir déformant des maux du football continental. Elle révèle une CAF (Confédération Africaine de Football) muette, incapable de sanctionner les dérives arbitrales ou de protéger l’intégrité des spectateurs. Elle révèle surtout une utilisation du sport comme outil de puissance politique brutale.

Si l’on ne tire pas les leçons de ce désastre, le football africain mourra de ses propres turpitudes. Il est impératif de sanctuariser le statut du supporter, qui ne peut être la variable d’ajustement des tensions sécuritaires ; d’imposer une justice sportive indépendante, afin que les incidents de tribune liés à des erreurs d’arbitrage soient jugés par des instances sportives neutres avant toute judiciarisation par des tribunaux nationaux partiaux ; et de refonder la diplomatie sportive, en faisant travailler de concert les ministères des Sports et des Affaires étrangères pour créer des « cellules de protection » opérationnelles lors de chaque déplacement majeur.

 

RABAT 2025 : UNE CICATRICE INDÉLÉBILE

Rabat restera une cicatrice indélébile. Pour les familles de Thiès, de Dakar, de Saint-Louis ou toute autre localité du Sénégal, la CAN 2026 n’est plus une fête, c’est un deuil. Le deuil d’une certaine idée du sport, où l’on pensait que le talent et la ferveur suffisaient. Le Sénégal doit comprendre que la guerre se gagne aussi hors du terrain. La puissance d’une nation se mesure à la sécurité du dernier de ses supporters dans les tribunes les plus lointaines.

Aujourd’hui, dix-huit Sénégalais paient le prix fort pour une défaite qui n’est pas la leur. Ils sont les martyrs d’un système qui a préféré la matraque au dialogue, et le verrou de la cellule au sifflet de l’arbitre. À défaut de ramener la coupe, le Sénégal ramène une leçon amère : dans l’arène du football moderne, si vous n’avez pas le bouclier de la diplomatie, votre passion deviendra votre prison.

 

Yoor-Yoor Bi

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