ONDE DE CHOC

L’IMMUNISATION DES CORPS SOCIAUX EN QUESTION

S’il y a une menace qui pèse sur l’humanité, elle ne vient en premier lieu ni du réchauffement climatique ni d’un nouvel ordre mondial, elle vient de la manière dont nous exerçons le pouvoir.  Le pouvoir du peuple en tant que principe de gouvernance délégué à un homme s’est avéré être sous nos cieux, le règne de la force au lieu de devenir le moyen d’un projet viable pour la communauté.

Un exécutif surpuissant

La toute-puissance du Chef de l’État est aujourd’hui indéniable. Outre ses avantages matériels et pécuniaires hors norme, la défense et la sécurité nationales en font l’homme le mieux renseigné du pays. Des milliers de policiers qui travaillent pour les Renseignements généraux s’occupent aussi bien des courses que des sondages politiques, du climat social que des sectes. Difficile, pour le pouvoir, de se passer de leurs services. Au menu, des rapports quotidiens traitant des principaux événements à venir, des déplacements des personnalités, mais aussi un état de la situation sociale, ainsi que diverses analyses ou synthèses portant sur les banlieues et territoires, les affaires financières ou encore les groupes d’opposition et/ou contestataires violents et les minorités étrangères surveillées…

Ainsi donc, le prince a une connaissance panoramique des faits de sa société et de plus en plus prend de pouvoir sur tout, sauf peut-être sur lui-même. La domination n’est qu’une forme du pouvoir. Dans la domination, le pouvoir n’est pas encore à l’étape où il a du pouvoir sur lui-même. Sa main a remplacé progressivement la main de la Providence, et la Providence a reculé sagement devant sa puissance, de sorte que nous avons été donnés à sa merci, pour le meilleur et pour le pire.

Le roi n’est pas seulement inviolable. Il est irresponsable. En tout cas, il ne répond jamais personnellement de ses actes. La réalité est bien là : un exécutif surpuissant, un Parlement dévalorisé, une politique intérieure peopolisée et le sentiment de plus en plus fort que, décidément, la politique se fait sur les bancs publics et les marchés forains plutôt qu’au Parlement, au Conseil des Ministres ou au sein des institutions décentralisées…

La permanence, un facteur d’instabilité

Lorsque des chefs, pourtant démocratiquement élus, adoptent peu à peu un comportement erratique et sombrent dans la mal-gouvernance, attendre l’issue légale de leur mandat paraît parfois insupportable, et l’interrompre, un mal nécessaire. Mais que dire lorsque ces mêmes chefs, y compris les plus sérieux d’entre eux, modifient les Constitutions pour bénéficier d’un « bail » à vie ? Dans la grande majorité des cas, un minimum d’alternance favorise grandement la qualité et l’efficacité de la gouvernance et renforce la démocratie, alors que la permanence indéfinie du même homme au pouvoir sous couvert d’exigence populaire soigneusement orchestrée finit toujours par devenir un facteur d’instabilité aussi fort qu’un trucage électoral – et cela d’autant plus que les deux vont de pair.

La survie de la communauté passe par l’ingurgitation d’une certaine dose de «mal»

Comme les corps biologiques se défendent par un système immunitaire, le corps politique doit disposer d’un système de défense identique, ce qu’il fait en produisant des lois. Le système juridique comme une protection artificielle rend possible la vie en société. Une de ces thèses mérite par ailleurs d’être rappelée : pour que la vie en société soit possible, un certain degré de contamination est nécessaire. La survie de la communauté passe par l’ingurgitation d’une certaine dose de « mal », de virus, de négativité afin de rendre possible l’immunisation du corps social. La leçon du vaccin est donc paradoxale – seuls les corps qui s’exposent au risque de la contagion peuvent survivre à long terme.

Le risque et la protection sont les deux facettes de la même médaille.

Au travers de la responsabilité ou de l’irresponsabilité du Chef de l’État, c’est la nature du régime dans lequel nous vivons qui est en cause. Depuis des décennies, des polémiques opposent les professeurs de droit constitutionnel au sujet de l’influence du régime de responsabilité sur la puissance réelle du Président de la République. En vérité, cette question de la responsabilité du Chef de l’État souligne la nécessité de démocratiser en profondeur nos institutions et cela passe par une immunisation de nos corps sociaux contre les dérives institutionnelles. À nous de produire ce vaccin, une véritable constituante qui délimite clairement les droits et libertés de nos gouvernants mais qui fixe également les devoirs et obligations de tous ceux qui interviennent dans l’espace public. Il ne s’agit rien d’autre que de rééquilibrer les pouvoirs et redonner au citoyen la plénitude du mandat qu’il a confié à des tiers.

KHADY GADIAGA

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